A ta mémoire

Petit cyber-roman....

08 septembre 2006

I Leïla

Je m'appelle Leïla. Mon nom de famille n'a que peu d'importance. D'ailleurs, mon prénom a peu d'importance, lui aussi, mais je dois bien me désigner par un mot, avoir une identité. Sans nom, nous ne sommes plus rien. Un simple mot. Vous qui me lisez, vous me connaîtrez par ce nom. L'être humain a besoin de noms pour se retrouver, pour sortir du chaos. Celui-ci sera le mien. Mon nom, ma carte de visite.
Je m'appelle Leïla et j'ai vingt-deux ans. Vingt-deux ans, l'âge de toutes les envies, de toutes les joies, de tous les plaisirs, de toutes les insouciances. Pas tout à fait adulte encore, pas encore sortie de l'enfance, de ses derniers rayons, de ses derniers cadeaux. J'ai pénétré trop vite dans ce monde adulte. Le monde dur et sans pitié. Je ne veux pas du monde adulte.
Vingt-deux ans. L'âge où la sensualité se développe, où la sensibilité s'exacerbe. On souffre tant, lorsqu'on est jeune! Tout le monde le sait. Je ne veux pas souffrir, j'évite la souffrance. Qui sait quel événement prochain, éventuel, pourrait sans difficulté me réduire à néant?
J'ai de longs cheveux noirs, des yeux très sombres. Mon aspect physique reflète ma personnalité: renfermée, introvertie. Je ne parle qu'à ceux qui me parlent.
Pourquoi est-ce que j'écris ceci? C'est totalement stupide. Comme si un morceau de papier pouvait entendre ce que je lui dis. J'ai acheté ce cahier dans une papeterie, il est relié d'un tissu rouge foncé. Pourquoi est-ce que j'écris? A qui je m'adresse, à qui je parle? Si je trouve ces mots, c'est bien que quelque part, je m'attends à ce qu'ils soient lus. Mais qui les lira? Qui voudrait les lire? Qui ma vie pourrait-t-elle intéresser? Dans cette mentalité profondément égoïste, pourquoi écrire sur soi, sinon pour sa propre satisfaction, son orgueil personnel? Ecrire sur soi est égocentrique. L'écriture de soi est orgueilleuse. Mais écrire témoigne aussi d'une solitude, d'un sentiment de n'être écouté, de n'être entendu de personne. Personne à part soi-même. On s'écoute. Parce que personne d'autre ne le fait. Honte, pudeur. Des choses qu'on ne peut pas dire. Des choses qui ne regardent personne.
Pourquoi j'écris, moi? Je l'ignore. Je jette ainsi des mots sur cette page, des pensées, des idées, je jette ces mots de moi, ces mots sur moi, simplement parce que j'ai une page blanche, un crayon et des pensées. Et la page noircit. Pour qui, je ne sais pas.
Ou plutôt si, je sais. J'écris pour mes descendants, pour mes enfants, pour ceux qui m'aimeront par le sang et qui, eux, pourront sans honte et sans pudeur lire ces lignes lorsque je ne serai plus de ce monde. Je leur écris pour leur montrer qui je suis, je veux être immortelle sur cette page par le sang qui coule dans mes veines et qui coulera après moi dans d'autres veines. J'écris pour que l'avenir sache qui j'étais.
Car l'avenir saura, puisque j'ai déjà une petite fille. Elle a six mois, elle s'appelle Gwendolyne. Ses cheveux sont aussi noirs que les miens, mais ses yeux sont d'un bleu clair, lumineux, presque gris. Un ciel voilé. Lorsqu'elle lève vers moi ses grands yeux de bébé, je sais qu'elle est vouée à accomplir de grandes choses. C'est inscrit dans ses prunelles. C'est une enfant très en avance, très calme. Elle ne pleure que rarement. Gwendolyne est mon trésor, elle est tout ce que j'ai, elle est ma vie puisque'elle est mon futur.
Gwendolyne n'a pas de père. Pourquoi? C'est un secret que je n'ai avoué à personne, par pudeur, par honte peut-être. Gwendlyne n'a pas de père pour la même raison que celle pour laquelle j'écris. Une raison qui peut être expliquée par des mots fort simples. Par quelques mots que n'importe qui pourrait lire et comprendre, même sans les croire. Et pourtant jamais ces mots n'ont pu être prononcés, jamais ma bouche n'a pu les formuler, jamais ils n'ont pu franchir la barrière de mes lèvres. Pudeur? Certainement. Honte? Non. Peur. De ne pas être comprise, ni acceptée dans ce monde égoïste, réglé par des normes desquelles il ne faut pas sortir. Mais si j'écris maintenant, c'est probablement parce que je ne peux pas me taire plus longtemps, et parce que je sens que bientôt, on aura besoin de cette vérité, bientôt ces mots seront lus.
Il faut que je l'écrive mais je ne le peux pas. Qui me croirait? Je suis de celles que l'on appelle, dans le langage populaire, "sorcières". Quel horrible mot! Il ne veut rien dire. Il a transformé la beauté que peut avoir cet art, la pureté de ces croyances, sous un terme barbare inspirant la terreur et le blasphème. Des images de bûcher qui camouflent tant de siècles où furent célébrés la vie, l'amour, le bien. Tant de siècle pour développer cette science, et l'on nous pourchasse, on nous déteste. Alors que nous sommes au vingt-et-unième siècle, nous nous cachons. Seule cette feuille peut entendre cette révélation, lire cet horrible mot et lui redonner tout son sens originel. Ce sens que je veux que Gwendolyne connaisse, comprenne et applique. Pour ce qui est de son père, ou plutôt de son absence de père, je l'expliquerai plus loin. Parce que je vais tout raconter depuis le début. Dans l'ordre.

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II Alice

J'avais dix-sept ans à l'époque. Comme ça me paraît loin! Et pourtant je n'ai pas tant changé depuis. Ou plutôt, peut-être étais-je déjà à l'époque comme je suis aujourd'hui. Je n'en sais rien. Je m'en fiche. Je ne veux pas chercher à comprendre le passé.
Je vivais dans une villa à la campagne avec ma mère et mon père. Nous étions une famille assez aisée, puisque mon père, ingénieur, conduisait une voiture qui semblait toujours flambant neuve. Ma mère, elle, était infirmière, souffrait des horaires impossibles de l'hôpital, et rentrait tard le soir. Je restais souvent seule avec Gabrielle, ma soeur de quinze ans. A l'époque, je m'entendais difficilement avec elle. Je l'aimais tant, Gabrielle! Elle était si belle, avec ses longs cheveux aux reflets cuivrés, son petit nez retroussé et ses taches de rousseur. Je souffrais d'être en conflit avec elle.
Je crois que c'est un samedi que j'ai eu cette vision. Il pleuvait, on était au mois d'octobre, et je regardais tomber la pluie par la fenêtre du salon. Gabrielle était allongée sur le divan, ne suivant qu'à moitié la série américaine ennuyeuse et superficielle diffusée sur la première chaîne. Mis à part le son de la télévision, la maison était parfaitement silencieuse. Et je n'entendais pas le son de la télévision. J'en faisais une abstraction complète. J'étais ailleurs, perdue dans mes pensées. J'ai toujours eu tendance à trop penser. Lorsque, fatiguée de regarder les gouttes d'eau rebondir dans les flaques, je me levai, je me dirigeai à pas traînant vers la cuisine. J'étais toujours fatiguée les jours de pluie, ils me rendaient aussi triste que le ciel, capable de verser autant de larmes. Je passai devant l'entrée de la cage d'escalier. En haut, les marches donnaient sur un couloir de part et d'autre duquel étaient répartis les trois chambres, la salle de bain et les toilettes. Comme à mon habitude, je jetai un oeil vers le haut de l'escalier. J'ai toujours fait ce geste. J'ignore pourquoi. Peut-être parce que là-haut se trouvait ma chambre, mon sanctuaire, mon unique univers, et que le fait de regarder dans sa direction me rassénerait considérablement. C'était ma Mecque, mon unique église. Je regardai donc dans s direction, l'espace d'un instant, le temps de voir clairement des jambes d'enfant, dans d'adorables souliers vernis, passer en trottinant d'une pièce à l'autre.
Je clignai des yeux plusieurs fois de suite. Je frottai mes paupières. Mais je n'avais pas rêvé, je le savais. Et cette réalité me glaçait d'effroi. Je ne voulus rien dire à Gabrielle, elle m'aurait traitée de folle. Elle ne m'aurait peut-être même pas écoutée. Je me sentis affreusement seule face à... Je ne sus quel nom lui donner, à ce phénomène. Aujourd'hui je les appelle entités, c'est le terme le plus générique que j'ai pu trouver. Encore ce problème de nom. Pourtant ils sont indésignables. Mais à ce moment, je ne pus formuler de nom sur ce que je venais de voir. C'était l'inconnu total. Et l'inconnu me fit terriblement peur.
Je baissai les yeux sur l'extrémité de mes chaussures, puis regardai à nouveau à l'étage. Mais l'entité ne se montra pas. Pourquoi l'avait-elle fait? J'aurai tant voulu la revoir, pour m'assurer que je n'avais pas rêvé. Mais je savais pertinemment que si elle réapparaissait, je serais terrorisée.
Désorientée, je continuai mon chemin vers la cuisine, pour y prendre un paquet de biscuit au chocolat. Décidée à les manger dans le salon, devant la fenêtre, je revins sur mes pas et à nouveau jetai ce regard-reflexe vers ma chambre. Je n'aurai pas dû: l'entité traversa le couloir en sens inverse et je vis clairement ses petites jambes potelées, ses bas de coton blanc, ses jupons de dentelles et ses petits souliers noirs.
Je fermai brusquement les yeux, très fort. Non je n'avais pas rêvé. Devenais-je folle? Voyais-je des fantômes? Je ne savais que penser de mon propre état mental. Je brûlais d'envie de m'enfermer dans ma chambre, de frapper ma tête contre les murs, de me jeter sur mon lit et de m'endormir pour me réveiller en n'ayant que le souvenir de cet affreux cauchemar. Mais la seule idée de m'aventurer dans ce couloir, de prendre le risque de rencontrer cette enfant - car l'entité semblait avoir l'apparence d'une petite fille - me paralysait.
Terrifiée à l'idée que l'on puisse me prendre pour une folle, je renonçai, dès le départ et définitivement, de parler à quiconque de ces apparitions. Le soir, lorsqu'il fallut monter dans ma chambre, mes genoux flageolèrent à chaque marche. Je jetai des coups d'oeil autour de moi, guettant la première apparition. Mais rien. Un soulagement. Puis une crainte. Où était-elle? J'ouvris la porte de ma chambre, la refermant derrière moi. Je manquai de m'évanouir. L'enfant était là, devant moi. Debout, ses petits souliers vernis sagement joints, dans sa robe de velours noir dont l'ourlet, juste au-dessous du genou, révélait ses bas immaculés, ses petites mains reposant sur sa jupe, ses cheveux blonds coiffés à l'anglaise encadrant son visage pâle aux joues à peine roses et rebondies, elle était là, immobile. Mais son visage! Ses traits étaient tirés, fatigués, tendus. De profonds cernes violets sous ses yeux de chérubins lui donnaient une expression vieillie, étrangement adulte, et ses petites lèvres, craquelées, avaient une couleur pourpre qui durcissait sa figure. Son apparence était toute en contrastes. Elle avait la tenue d'une adorable poupée de porcelaine, une reproduction du début du XXème siècle, mais son visage se ternissait d'une atroce sensation de mort. Cette enfant n'était pas vivante.
Il faisait sombre, et je n'osai pas allumer la lumière, de peur de la contrarier. Malgré le fait qu'elle ne semblât pas avoir plus de sept ans, elle me terrifiait. Quelque chose au fond de mon esprit me criait qu'elle n'était pas réelle, qu'elle ne pouvait pas me toucher, qu'elle n'était qu'un fantôme. Je savais qu'elle était un fantôme. Mais elle était là, dans ma chambre. Elle n'était pas là pour rien.
Quelque chose que je sais actuellement et que j'ignorai à l'époque est la précision avec laquelle les esprits choisissent les personnes auxquelles ils souhaitent apparaître. Il y a en général trois types de personnes sujettes à ces apparitions. Les très jeunes enfants, entre un et cinq ans, pour leur pureté et la simplicité avec laquelle ils accueilleront l'événement. Les personnes âgées, à cause de la proximité de leur décès. Et les adolescents, pour leur crédulité. J'aurai donné n'importe quoi pour faire partie d'une des deux autres catégories.
La petite fille, après ce long silence, leva lentement son visage blafard vers moi. Je tremblai. Je sentais la sueur

perler le long de ma colonne vertébrale.
- N'aie pas peur, dit-elle d'une voix enfantine et glaciale, sans âme. Je ne suis pas là pour te faire du mal.
- Ah? Alors pourquoi es-tu là?
Je devais faire un effort sur moi-même pour empêcher ma voix de grimper dans les aigus.
- Parce que tu es là. Parce que tu me vois.
Je déglutis.
- Tu nous vois, poursuivit-elle. Tu nous entends. C'est une qualité rare, ne la gâche pas.
- Je... vous vois? Qui, vous?
Je tressaillis à l'idée que d'autres de ses semblables se promènent dans ma maison.
- Nous. Qui avons quitté ce monde. Nous avons besoin de nous raccrocher à cette terre. Tu nous es précieuse. Rares sont les vivants qui acceptent la présence des morts. Tu es incroyablement réceptive à l'invisible. Sois à l'écoute.
Je clignai des yeux. Elle avait disparu. Elle avait profité de cette fraction de seconde où mes propres paupières obscurcissaient ma vue pour s'éclipser.
Comment de telles paroles avaient-elles pu sortir de la bouche d'une enfant si jeune, même morte? Ce nouveau paradoxe contribuait au mystère, à la peur qu'elle m'inspirait. J'ignorais ce qu'elle attendait de moi.
Elle s'appelait Alice. Elle revint plusieurs fois me voir, toujours le soir. Toujours, j'appréhendais de contempler son petit visage ravagé. Elle me raconta sa vie, dans les années 1920. Elle me parla des esprits, de leur place dans le monde de l'invisible. Ils étaient des défunts refusant de mourir, de rejoindre la lumière, et qui généralement avaient été emportés par une mort violente, soudaine et injuste. Alice avait succombé à une grave maladie. J'en constatais encore les traces sur son visage fatigué. Fille unique, elle n'avait aucune descendance, sa famille ne s'était pas perpétuée. Elle était restée, pour voir, pour apprendre, s'offrir les découvertes qu'elle n'avait pas eues de son vivant. Son esprit s'était enrichi, avait mûri, mais elle avait gardé l'image de la petite fille de sept ans qui était morte en 1929.
Elle m'expliqua comment la mort agissait sur l'esprit humain, comment certains devenaient aigris, cruels, tordus, hargneux d'avoir été arrachés à la vie. Elle me conseilla de me méfier de ceux qui se montreraient à moi, de ne pas leur faire confiance, ce qui ne devait pas m'empêcher de chercher à les connaître. La force est dans la connaissance.
Parfois, elle se mettait à rire, d'un rire étrange, sans joie réelle. Elle se vantait de m'avoir trouvée, de parler avec moi, de m'apprendre des choses.
- Imagine-les, tous ces esprits inférieurs, à se morfondre entre eux dans leur au-delà. Moi, je suis là, j'ai trouvé le médium que tous aimeraient avoir. Quels imbéciles!
J'étais son élève, je l'écoutais parfois des nuits entières. Mais au bout de quelques semaines, elle me dit que c'était la dernière fois que je la voyais.
- Pourquoi? demandai-je. Où vas-tu?
Je m'étais attachée à elle, malgré son caractère étrange. Je ne m'étonnais plus de ses idées saugrenues et de ses sautes d'humeur: elle me les avait elle-même expliquées.
- Tu es ma fierté, Leïla. Tu es ma réalisation, tu es l'aboutissement, la raison pour laquelle je n'ai pas complètement quitté la terre. Maintenant je vis dans ton souvenir, dans les informations que je t'ai apporté, dans ce que je t'ai appris. Garde contact avec les vivants. J'ai réussi. Maintenant il est temps pour moi de rejoindre l'au-delà, le vrai. C'est tout ce qu'il me reste à faire. J'espère que tu auras apprécié ma compagnie.
Doucement, je tendis la main vers elle. Pour la première fois, je voulais essayer de la toucher. Elle me laissa faire. Son corps n'arrêta pas mes doigts. Au lieu du velours noir, je ne rencontrai aucune résistance. Elle était immatérielle, comme tous les fantômes.
Elle me sourit tristement. J'étais soulagée à l'idée que ce petit être fatigué allait enfin trouver le repos qu'il méritait.
- Adieu, Leïla.
Alice disparut dans un clignement de mes paupières.
Dehors, dans la nuit, le ciel de novembre laissa tomber ses premiers flocons.

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III Cassandro

Souvent, je songe à Alice, aux portes qu'elle m'a ouvertes. Je sais très bien que c'est grâce à elle que je me suis intéressée à la magie.
Je me suis connectée sur Internet pour mes recherches, sous le pseudonyme de Nausicaa. C'est ainsi que j'ai rencontré un homme qui se désignait sous le nom de Cassandro.
Nous commençâmes par nous présenter. Je lui expliquai que j'avais bientôt dix-huit ans, que j'étais en terminale et que je m'intéressais aux esprits. Cassandro fut très réservé sur son identité.
"J'ai une trentaine d'année, je suis prof de lettres, et je te conseille d'oublier cette histoire d'esprit."
"Je ne peux pas. Pourquoi, que veux-tu dire?" répondis-je.
"Bien, si tu y tiens, je t'expliquerai tout, mais pas ici. Donne-moi ton e-mail et je t'enverrai un message."
Je lui communiquai mon adresse éléctronique. Peu après, je reçus un long message de mon nouveau correspondant.
"De Cassandro à Nausicaa,
Que connais-tu déjà des esprits que tu cherches? Pas suffisamment à mon avis, car sinon tu ne te lancerais pas dans cette quête. Tu es jeune, Tu dois être curieuse, impétueuse. Et donc imprudente. L'imprudence peut te conduire à ta perte, dans l'invisible. Les entités que tu souhaites côtoyer, ou que tu côtoies peut-être déjà, ont une supériorité, un grand avantage sur nous. Tous ne les voient pas, ils agissent dans l'ombre, la clandestinité, dans le dos et à la barbe de tous. Nous sommes trompés par nos sens, nous avons peur de l'invisible. Combien est répandu le vieil adage "je ne crois que ce que je vois!". Combien est stupide ce raisonnement! Il se passe ainsi tant de choses sans que les hommes le sachent! Les hommes sont tellement attachés à leurs valeurs matérielles, à leur argent, à leur confort et à leur consommation, qu'ils refusent de voir plus loin que ce que leur corps leur montre. Nous savons, nous, que les choses importantes ne sont pas forcément visibles. Dans le cas de ces entités, il ne dépend pas seulement de nous de les voir, mais nous les sentons. Et en cela, ils sont dangereux. Certains ne souhaitent absolument pas que les humains soient conscients de leur présence sur terre. Ils sont prêts à tout pour conserver leur clandestinité, pour qu'on ne sache rien de leur existence. Ils n'ont pas de consistance mais ils sont capables de beaucoup.
Je ne te donnerai qu'un seul conseil, Nausicaa, ou qui que tu sois derrière ce nom. Oublie cette histoire, oublie ces fantômes et tu n'en vivras que mieux. Il faut laisser les morts en paix.
Sois bénie.
Cassandro."
Après avoir parcouru ce message, j'en fus très secouée. Il venait de soulever un problème que je n'avais jamais envisagé. J'exagère: j'y avais bien sûr pensé, sinon le contact avec ces entités ne m'aurait jamais procuré une telle terreur. Mais depuis mes rencontres avec Alice, nos longues discussions, son incroyable maturité, son expérience, m'avaient convaincue de l'inoffensivité de ces êtres. Je pensais que la peur venait de l'ignorance que la plupart des gens ont de cet univers, et de l'association à l'idée de mort. Je n'avais pas pensé qu'ils puissent faire du mal.
Cela dit, j'avais du mal à saisir le sens réel de ses mots. Cassandro voulait-il vraiment me protéger? Ou m'écarter de l'ésotérisme? Pourquoi? Je voyais mal également comment les esprits pouvaient me faire du mal. Comme Cassandro l'avait dit, ils n'avaient pas de consistance. Leur aspect effrayant semblait être leur seule arme. Très souvent, comme Alice, ils gardaient sur le visage les crispations, les mouvements, les expressions de leurs dernières heures de vie. Tout cela m'échappait, aussi décidai-je de lui répondre en lui expliquant la situation dans laquelle je me trouvais.
"Nausicaa à Cassandro,
Je comprends ton empressement à me protéger de ces esprits et je t'en remercie. Mais ton inquiétude est infondée. L'une de ces entités m'a contactée. Je suis medium, je les vois, je parle avec eux, ils me répondent. Ils font partie de mon quotidien, et c'est pour cela que je veux mieux les connaître. Tu me conseilles de les oublier: je ne peux pas, ils sont là, et cela ne dépend pas de ma volonté. Aussi, si tu refuses de m'aider, il est inutile de t'escrimer à vouloir m'en dissuader.
Un jeune fantôme prénommé Alice m'a instruite de ce monde invisible, mais elle est partie et j'ai besoin de poursuivre mon apprentissage. Savoir le plus possible, ne pas prendre le risque de me laisser surprendre, voilà comment je veux me protéger dans cet univers. Je te serai éternellement reconnaissante si tu partageais tes connaissances avec moi.
Bien à toi,
Nausicaa."
La réponse me parvint le lendemain, et je fus surprise de sa brièveté et du changement de ton qui s'y était opéré.
"De Cassandro à Nausicaa,
Tes connaissances en la matière semblent être bien installées, et tu es décidée, aussi n'insisterai-je pas. Mais tu n'as pas l'air de te rendre compte de la gravité de la situation. C'est très sérieux. Tout ce que je peux faire désormais, c'est t'indiquer une protection sure et efficace.
Sois bénie,
Cassandro."
Sous la signature, je reconnus un lien vers une page internet. Il me suffisait de cliquer sur l'inscription et je saurais ce qu'il voulait dire. Mais une appréhension me saisit. Dans quoi allais-je m'embarquer? Je regardai autour de moi. Ma chambre était plongée dans l'obscurité, éclairée uniquement par l'écran de l'ordinateur. La maison était silencieuse, à cause de l'heure tardive. Je regardai mes oreillers sur mon lit, la petite lampe de chevet, le lustre plissé, le placard fermé. J'hésitai.
Mon sang se glaça soudain. Je sentis une présence, une indescriptible impression de n'être plus seule. Je fixai sans le voir mon écran d'ordinateur. Dans le coin gauche de mon champ de vision, j'entr'aperçus une silhouette. Je tournai la tête. Une femme d'une trentaine d'année, debout dans ma chambre. Je tressaillis. Elle portait une robe blanche et une ceinture de soie bleu ciel. Ses cheveux châtain clair étaient retenus dans sa nuque en chignon. Elle pencha gracieusement sa tête sur le côté.
- Que fais-tu? demanda-t-elle.
J'observai les dentelles de sa robe, le lacet de son corset, les rubans de soie. Je situai son décès à la fin du XIXème siècle. J'avais pris l'habitude d'évaluer ainsi mes visiteurs.
- Ce serait un peu compliqué à t'expliquer. Pour faire simple, je consulte une immense bibliothèque.
Elle s'approcha de l'écran.
- Et tous les livres tiennent dans cette petite boîte? Quelle puissante magie!
Je souris.
- Comment t'appelles-tu?
- Carla Collini.
- Italienne?
- Mon père est italien. Etait italien.
Une ombre passa dans ses yeux gris; je n'insistai pas.
- Je peux faire quelque chose pour toi?
- Oh non, j'avais juste besoin de compagnie.
Elle fit lentement le tour de ma chambre, caressant une babiole, touchant la poupée en porcelaine, jouant avec le bout des rideaux. Je la surveillais du coin de l'oeil. Je savais pertinemment que je ne la voyais pas avec mes yeux. Ces créatures nous apparaissaient sur le plan astral, un plan superposé au notre, celui de nos pensées, un monde non physique où règnent les âmes. Je la voyais donc par mon esprit, par une petite fenêtre qui m'était ouverte sur ce monde. C'est celui que l'on rejoint en rêve, celui où stagnent les esprits quand ils restent parmi nous. Immatériels, ils n'existaient que sur ce plan. Je comprenais ce que me disait Cassandro:l'homme est tellement focalisé sur le physique, sur le matériel, qu'il en a oublié qu'une partie de lui voit des choses invisibles. Il a négligé l'esprit, et l'esprit s'est fermé. Sa clairvoyance s'est atrophiée. De temps en temps, une fenêtre s'ouvre, le brouillard s'estompe, une faculté disparue dans l'évolution ressurgit, comme un gène méditerranéen ancestral qui fait naître un enfant brun aux yeux noirs dans une famille blonde au teint pâle. La fenêtre s'est ouverte dans ma tête. Je suis devenue l'intermédiaire entre ces deux mondes, la médiatrice. Le medium.
Je reportai mon attention sur l'écran de mon ordinateur. Le lien était toujours là. Prenant mon courage à deux mains, je me répétai plusieurs fois que je ne risquais rien, que je pourrais toujours me déconnecter, fermer la page et oublier, puis je cliquai, avant de lâcher la souris comme si elle m'avait brûlé, et de joindre les mains sur mes genoux, comme une condamnée attendant son sort.
Carla se pencha par-dessus mon épaule pour voir ce que je faisais.
L'écran devint noir, puis des lettres apparurent, écrivant lentement la présentation du site.
"Nous sommes tous des sorciers. Vous comme moi. Mais vous ne le savez pas. Si vous êtes ici, c'est que vous voulez savoir. Bienvenus dans mon antre..."
J'ouvris des yeux ronds. C'était la première fois que je voyais le mot sorcier. Bien sûr, l'image du démon, l'idée d'un pacte diabolique s'imposa à mon esprit. Pourquoi Cassandro m'envoyait-il ceci?
- Pas de jugement hâtif, me souffla Carla.
Les morts sont tellement plus sages que les vivants...
Je poursuivis ma visite du site. Le premier article décrivait le principe astral avec une précision surprenante. J'en fus bouleversée: j'étais une sorcière? Sans le savoir? Même les medium étaient évoqués. Leurs activités n'étaient qu'une forme de sorcellerie naturelle, innée, puisque la sorcellerie consistait en "agir sur ou demander l'aide de puissances supérieures qui existent sur un autre plan que le nôtre, et ce, de façon variées".
Le message de Cassandro s'éclaircissait. Tu n'es pas seule. Tu as un don.
Je regardai autour de moi. Carla était partie. J'étais seule, à nouveau. Je poursuivis ma lecture. Les rituels de magie, blanche, les cérémonies et les voyages astraux, tout cela ne m'intéressait pas. Je ne voulais pas être sorcière, en tout cas pas plus que je ne l'étais déjà. Je me contentais tout à fait de ce que j'avais mais Cassandro avait évoqué le danger, et la connaissance. C'était tout ce que je voulais savoir: où était la danger? Comment m'en protéger? Dans le sommaire, je repérai la partie "Entités maléfiques".
" Enumérer toutes les entités maléfiques serait un travail long, fastidieux et inutile. Elles sont de natures bien trop nombreuses et différentes. Si cependant vous êtes confrontés à une entité précise, voyez la partie "Quelles sont ces entités?". En tout premier lieu, j vous donne quelques rituels de protection basiques."
Des rituels. J'en eu froid dans le dos. Comment pourrais-je avoir le courage de faire ces choses? Machinalement, j'enregistrai les rituels sur mon disque dur, histoire de les avoir portée de main. C'était ça, ce que Cassandro m'avait envoyée chercher. Je me déconnectai. Pensive, figée. Sorcière malgré moi. Je préférais le terme de medium. J'éteignis l'ordinateur, plongeant la pièce dans le noir.
Cassandro, qu'as-tu fait? Quel trouble as-tu jeté dans mon esprit? Pourquoi m'as-tu laissé entrevoir que je pouvais contrer ces forces? Pourquoi m'as-tu révélé ce pouvoir qui était à ma portée? Et pourquoi l'ai-je saisi? Pourquoi ai-je tracé ce cercle de protection, qui me procura ce sentiment d'invincibilité?
Voulais-tu ma perte? Peut-être savais-tu que je prendrais goût à cette puissance. Qu'à partir de ce jour où j'ai tracé ce cercle, où j'ai installé cette bulle de protection, ce bouclier autour de moi, je n'ai plus agi de la même

façon. Qu'au lieu d'écouter les esprits qui m'apparaissaient, j'ai commencé à les prier, à les appeler, à agir sur eux, et même à leur donner des ordres, retranchée derrière mon armure invisible.
Peut-être savais-tu que je me griserais de ce pouvoir et que ça tournerait mal. Qu'as-tu fait, Cassandro?


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IV Stanislas

La magie était quelque chose de grisant. De fascinant, de mystérieux, de droguant, bref: je ne pouvais plus m'en passer. J'aimais la sensation de puissance qu'elle me procurait. Je me sentais en mesure d'obtenir tout ce que je voulais, mes moindres désirs, mes moindres caprices. Je rentrais chez moi le soir, après les cours, et je m'enfermais aussitôt dans ma chambre. Je fuyais les questions pressantes de Gabrielle au sujet de mon attitude. Elle s'inquiétait, elle était agacée, elle m'épiait pour comprendre. Pour savoir. Sa curiosité était un peu pénible, mais assez valorisante car j'attirais son attention sans le vouloir. C'était là une rivalité, une barrière de plus entre ma soeur et moi. Jamais nous n'avons été aussi éloignées qu'à cette époque. La magie m'avait ainsi fait payer le prix de ce qu'elle m'apportait: elle me faisait prendre confiance en moi, m'aimer, elle me réconciliait avec moi-même, mais en échange j'avais sacrifié ma réconciliation avec ma famille. Je vous ai dit que je voyais peu mes parents à l'adolescence. Gabrielle était bien plus proche d'eux que moi. Je les aimais bien sûr. Mais ils faisaient partie de ma vie au même titre que mes professeurs, mes amis, ma chambre, ma maison. Ils étaient un décor, une toile de fond. Ils avaient un rôle à jouer dans ma vie et lorsque ce rôle serait rempli, ils s'estomperaient, ils s'en iraient, sans heurt, en douceur, sans regret. C'est l'ordre des choses.
Gwendolyne c'est différent. Elle est aussi de ma famille, mais une autre famille, celle que j'ai créée. Elle représente ma vie. Elle est mon essence qui s'est écoulée dans ce petit corps juvénile, fragile encore. Je dois la protéger, je n'ai qu'elle et elle n'a que moi. Nous sommes toutes les deux face au reste du monde.
Mais Gwendolyne n'est pas comme moi. Longtemps j'ai quitté le monde des vivants, à cause de mes dons, de la magie aussi. Je vivais dans un univers fermé. Gwendolyne y est née, mais elle, elle vivra. Je lui enseignerai la vie au grand jour. Chaque jour, je lui enseigne la Vie.
Si seulement j'avais pu appliquer moi-même ces principes! Mais j'étais omnubilée par cette science nouvelle dont je me délectais, jour après jour. Et un soir, en lune montante, peu avant minuit, j'ai effectué l'ultime rituel, j'ai poussé au plus loin l'arrogance dont j'étais capable.
Alice m'avait bien expliqué que c'étaient les esprits qui contactaient les humains, pas l'inverse. C'était le suprême orgueil de vouloir appeler une entité en exigeant une réponse. Cassandro m'avait mis en garde. J'avais bien sûr oublié ces précieuses informations ce soir-là. Je voulus les appeler.
Je fermai la porte à clé, j'installai mon cercle. Je voulais le tenter. J'allumai quatre chandelles. J'invoquai les quatre éléments. Mon cercle était formé. Je ressentais cette sensation d'être enfermé dans une bulle protectrice sous laquelle l'atmosphère était purifiée et le silence total. Il me suffisait de fermer les yeux pour m'en assurer. Je ne risquais plus rien. J'étais intouchable. Invulnérable.
Alors j'appelai. Un bref instant de concentration était nécessaire. Et fut suffisant. Je gardai les yeux fermés et entrouvris les lèvres. Une douce mélodie s'échappa de ma gorge. Le chant a toujours été le plus puissant des sortilèges. C'était un chant profond et mélancolique. Aujourd'hui j'ai oublié les paroles exactes mais le message était catégorique. J'exigeais une réponse.
Elle ne tarda pas. J'eus l'impression qu'un vent violent me soulevait de terre pour tenter de m'arracher à mon cercle de protection. Des turbulences. Peut-être parce que je violais une règle, que je forçais une porte qui ne pouvais s'ouvrir que dans un sens. Je m'accrochai, déterminée, fermant toujours les yeux pour ne pas relâcher ma concentration. Enfin les secousses se calmèrent, s'arrêtèrent et un silence glacial leur succéda. Un souffle aussi froid qu'un blizzard courut sur ma nuque. Je sus que j'avais réussi. L'entité était là, devant moi, derrière mes paupières closes. Très lentement, j'ouvris les yeux.
La première chose que je remarquai fut ses yeux. Noirs comme un puits sans fond. Un jeune homme, à peine plus âgé que moi. De longs cheveux noirs, noués en catogan. Un sourire moqueur, presque mesquin. Assis devant moi, appuyé nonchalamment sur sa main, il me regardait comme s'il attendait patiemment la raison pour laquelle je l'avais convoqué. Une chemise de soie, un gilet de velours et des souliers à boucle me laissaient penser que cet homme à la beauté sinistre était mort aux alentours du XVIIIème siècle.
- Bonsoir, dit-il d'une voix posée et savamment mesurée.
- Bonjour, murmurai-je. Qui es-tu?
C'était là une entrée en matière directe et autoritaire, correspondant tout à fait à l'état d'esprit dans lequel était célébré cette cérémonie.
Il sourit, à la fois surpris et amusé par tant de confiance en soi.
- Je m'appelle Stanislas.
- Stanislas comment?
- Ca, ça ne te regarde pas.
Je fronçai les sourcils. Cette entité était très différente de celles qui j'avais rencontrées. Son attitude était supérieure, presque agressive. Mais surtout c'était un homme, beau, bien habillé, ne portant aucune trace visible

de sa mort. En fait il paraissait presque vivant. Sa posture d'impatience montrait son agacement, mais aussi sa curiosité. Cependant je sais que Stanislas ne m'aurait jamais contactée de son plein gré. Je voulus me présenter.
- Je suis...
- Une medium, je sais, m'interrompit-il avec un geste de la main.

La signification était claire: il voulait en finir le plus vite possible.
- Je m'appelle Leïla.
- Ton nom importe peu. Pourquoi m'as-tu appelé?
- Je ne t'ai pas appelé. J'ai appelé, et tu as répondu.
- Que veux-tu?
Il était visiblement agacé. Sure de moi et de mon pouvoir, je lui tins tête.
- Rien.
- Comment ça, rien?
- Rien de particulier, disons.
Il fronça les sourcils.
- Tu as appelé pour rien?
Il me regarda longuement puis sourit, les sourcils toujours froncés.
- Voilà qui est original.
- En effet.
Il redevint sérieux. De façon inquiétante.
- Cela dit, je n'aime pas trop être dérangé pour rien.
Il tendit la main vers moi. Une longue main blanche, soignée. Je ne voulus pas savoir ce que me voulait cette main. Il était bien trop hardi à mon goût. Un bref instant de concentration et je ressentis sa présence de manière palpable, comme si j'étais face à un vivant. Rassemblant toute ma volonté, je lui envoyai mentalement un coup de poing dans la poitrine.
Le résultat fut spectaculaire. Stanislas se vit propulsé en arrière si fort qu'il en tomba à la renverse.
- Garce! s'écria-t-il.
Il se mit debout. Je l'imitai aussitôt pour ne pas le laisser dominer.
- Une sorcière, qui plus est.
- Ne t'avise pas de recommencer. Ne me touche pas.
Il éclata de rire.
- Seraient-ce des menaces? Mais ma petite, tu ne peux rien face à moi. Tu es enchaînée à ton corps de chair. Tant qu'il est vivant, il te tire en permanence vers le monde physique. C'est un boulet à tes pieds. C'est ton entrave, et ton infériorité face à moi.
Il avait entièrement raison, mais j'étais bien trop fière pour le lui accorder. Je plantai mon regard dans le sien.
- En attendant, je t'impose ma volonté.
- Arrogante, hein?
Il se rapprocha.
- J'aime ça.
Un deuxième coup de poing de mental. Pour lui apprendre. Il me regarda, hargneux.
- Parfait! Tu te crois plus forte que nous? Méfie-toi, tu pourrais tomber de haut.
Le temps de cligner les yeux et il avait disparu.
Je m'assis, fière de moi. Je me trouvais incroyablement douée et invincible. Quelle folie!

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V Melinda

Quand elle m'est apparue la première fois, j'ai cru voir un ange. Ses cheveux blonds tombaient en délicates boucles dorées sur ses épaules. Ses yeux étaient vert d'eau, très doux. Sa taille était enserrée dans un corset noir, et une longue jupe de toile marron descendait jusqu'à ses chevilles, sur ses bottines noires à lacets. Mais cet ange semblait sortir tout droit des feux de l'enfer. Sa chemise blanche à manche bouffantes, et sa jupe étaient maculées de traces de suie et ses cheveux seraient probablement tombés jusqu'à ses reins s'ils n'avaient pas été dévorés par les flammes.

Elle me surprit en plein rituel. J'étais agenouillée sur le sol de ma chambre, une chandelle entre les mains. Elle était debout devant moi, me dominant de toute sa hauteur.
- Que fais-tu? dit-elle d'une voix chaude mais autoritaire.
- Je.. J'appelais des esprits.
- Eh bien, je suis là, petite.
- Ce n'est pas vous que j'attendais, murmurai-je.
- Et qui attendais-tu? Elle, peut-être...
Elle leva doucement la main droite. Un second fantôme apparut. A côté de l'ange, il ressemblait à un démon, une bête. Ses cheveux étaient hirsutes, emmêlés, comme une fourrure animale. Ses lèvres se retroussaient en une

moue boudeuse sur ses dents jaunâtres. Ses yeux n'étaient que deux fentes sur son visage. Ses mains, tendues vers l'avant comme deux serres prêtes à déchiqueter la chaire. Je tressaillis. Elle allait me sauter dessus!
- Non! criai-je.
L'ange blond baissa la main, et la bête disparut.
- Tu n'es pas la seule à savoir appeler les esprits, Leïla, et ce n'est pas un simple bûcher qui m'ôtera ce pouvoir.
Bûcher? Brûlée vive!
- Je m'appelle Melinda, et maintenant tu vas m'écouter.
Elle leva l'autre main. Les bougies autour de moi s'éteignirent, une à une. Elle avait fermé mon cercle.
- Comment as-tu fait ça? demandai-je.
Elle laissa échapper un petit rire.
- Je t'en prie! Tu crois être la seule sorcière de l'histoire? Réveille-toi un peu, ma petite, j'y suis passée avant toi, et ce n'est pas la mort qui m'empêche de continuer.
Sa puissance, malgré la mort, était presque palpable. Je me levai, pour lui faire face.
- Quelle petite arrogante! murmura Melinda. Tu n'es qu'une débutante. Je suis tentée de te laisser à ton sort mais tu pourrais faire bien plus de mal autour de toi qu'à toi-même, et ce serait injuste.
- Qui es-tu pour décider de ce qui est juste? lançai-je.
Je me surpris moi-même de la méchanceté de mon ton.
- Et qui es-tu pour provoquer de tels risques?
Cette réplique était si frappante de vérité que j'en devins écarlate. Elle sourit.
- Ne prends pas cet air honteux. Je ne suis pas là pour t'humilier, simplement pour te remettre à sa place. En tant que sorcière et esprit, je suis plutôt concernée...
Elle tendit la main.
- Asseyons-nous.
Nous nous agenouillâmes face à face. Elle me fixait. Ses yeux étaient insistants, presque gênants. Je détournai la tête.
- N'aie pas peurmurmura-t-elle. Je vais t'apprendre quelque chose.
Je fus surprise de cette phrase.
- Est-ce ainsi que tu souhaites me remettre à ma place?
- Je n'ai pas dit que ce serait quelque chose de bien.
Une lumière attira mon attention. Je la cherchai des yeux. Elle venait de partout. Peu à peu, le décor s'estompa, ma chambre autour de moi disparut lentement. Seules les bougies restèrent visibles. Puis tout redevint normal. Melinda se leva et s'éloigna de quelques pas.
- Debout! dit-elle.
J'obéis.
- Approche, dit-elle avec un sourire.
J'eus la sensation de flotter. J'avançai comme dans de la fumée.
- Regarde derrière toi.
Je me retournai et lâchai un petit cri.
Au centre du cercle de bougies, je vis une silhouette agenouillée, mains sur les cuisses, le regard fixe devant elle, à moitié masqué par ses longs cheveux noirs. Moi.
- C'est ton corps physique, souffla Melinda. Tu es un esprit, maintenant. Tu n'es pas plus tangible, pas plus matérielle que moi. Vérifie si tu veux.
Je tendis la main vers la porte du placard. Je la retirai, puis tendis à nouveau. Lorsque mes doigts atteignirent le panneau, ils le traversèrent. J'avais déjà vu cela chez les entités, mais de me voir moi-même privée de mon sens du toucher était particulièrement déconcertant. Je ramenai vivement ma main.
- Impressionnant, n'est-ce pas? murmura Melinda. Voici les pouvoirs que j'ai: contrôler ton propre don. Je ne suis pas la seule. Tu n'es pas toute-puissante. Tu n'as aucun droit sur nous. Nous garderons la supériorité sur toi. C'est nous qui te contactons, qui décidons de te répondre. C'est une d'entre nous qui t'a trouvée. Souviens-t'en et tu t'évitera bien des ennuis. L'humilité est une vertu que tu ferais bien de cultiver.
Elle se retourna et disparut. Bien plus lentement que les autres. Peut-être parce que j'étais sur le plan astral, beaucoup plus proche d'elle. Je me retrouvais seule.
Seule avec la silhouette aux longs cheveux noirs agenouillée au centre de son cercle de bougies. Je réalisai alors l'ampleur de pouvoir de Melinda. Non seulement elle m'avait montré qu'elle pouvait me contrôler, mais elle me révélait que seule, je ne me contrôlais même plus. J'étais seule face à mon corps physique sans savoir comment le rejoindre. Je tendais les mains vers ce moi sans parvenir à l'atteindre. Mas doigts passaient au travers.
Il me fallut bien un quart d'heure pour comprendre que tout mouvement astral se faisait par le biais de l'esprit. J'y parvins en me concentrant sur cette seule pensée. Après avoir palpé avec soulagement mes bras et mes jambes, je rangeai mes bougies, un peu chamboulée.

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VI Raphaël

En ce qui me concernait, j'avais retenu la leçon de Melinda. Je ne tenais pas à être à nouveau dans une situation que je ne pouvais maîtriser. Mais ça ne dépendait plus de moi. Mon altercation avec Stanislas avait apparemment fait du bruit. J'étais revenue à une magie beaucoup plus douce et passive, par prudence. Mais ils ne l'entendaient pas de cette oreille.
Je ne me rappelle plus tous les détails. Ils ont débarqué dans ma chambre un mardi soir. Je me le rappelle, parce que c'était le lendemain de mon vingtième anniversaire. On était en plein mois de juillet et je passais mes vacances chez mes parents avant de rejoindre mon appartement en ville, en septembre. J'étais allongée sur mon lit, la tête dans les nuages. Quand j'ai tourné la tête, je les ai vu. Ils étaient peut-être quatre ou cinq. Je ne sais pas s'ils m'ont frappée. Comme les esprits agissent sur le plan astral, j'ignore ce qu'ils ont fait, comment ils sy sont pris. Toujours est-il que lorsqu'ils sont partis j'ai ressenti un atroce mal de tête, comme si mon cerveau avait été passé à tabac. De petite gouttes de sang tombaient de mes narines et de mes oreilles. La douleur était insoutenable. J'étais sur le point de perdre conscience lorsque quelqu'un d'autre est arrivé.
Je ne l'ai pas vu car ma vue était brouillée et mon troisième oeil endolori. J'ai simplement entendu sa voix. Grave et chaleureuse. C'était un homme, et il disait:
- Quelle bande d'imbéciles.
Je poussai un petit cri.
- N'aie pas peur. Je viens t'aider. Reste tranquille. Si tu bouges, la douleur sera pire encore.
- Qui êtes-vous? parvins-je à articuler.
- Un ami.
- Que s'est-il passé?
- Ils ont voulu t'ôter tes dons de medium. Ils n'y sont pas arrivés, heureusement.
La douleur commença enfin à s'estomper. Ma vue s'éclaircit peu à peu.
- Essaye de quitter ton corps, conseilla mon visiteur.
Dans un effort de concentration surhumain, je parvins à me lever en laissant derrière moi mon enveloppe charnelle. Le conseil était judicieux: avec mon corps, j'avais laissé toute la douleur. Les entités m'avaient une fois de plus prouvé leur supériorité: elles m'avaient atteinte physiquement.
Je regardai mon mystérieux assistant. C'était effectivement un homme, jeune, vingt-cinq ans tout au plus. Il portait une chemise blanche. Ses cheveux mi-longs et ses yeux verts achevaient de faire de lui un personnage très romantique, artistiquement parlant. On voyait cependant que sa mort était récente, par l'expression perdue de son regard et le désordre apparent de sa personne.
- Ca va mieux? demanda-t-il.
- Je n'ai plus mal. Qui êtes-vous?
Il soupira.
- Raphaël.
Il semlait incroyablement triste. Il fixait mon corps physique allongé sur le lit.
- Merci Raphaël.
Il me regarda, visiblement surpris.
- Mais de quoi?
- D'être là. Vous n'étiez pas obligé. Sans vous, je n'aurais jamais songé à quitter mon corps.
- Surprenant. A ta place, c'est la première chose que j'aurais fait.
Honteuse, je baissai les yeux.
- Je ne suis pas encore une sorcière très douée.
- Je ne suis pas d'accord. Tu es douée, c'est indéniable. Tu manques d'expérience, c'est tout.
Un fantôme sympathique! Mes trois dernières rencontres m'avaient laissée sans espoir d'en retrouver un jour.
- Au fait, toi qui voulais tant savoir mon nom, tu pourrais peut-être me donner le tien.
Il avait dit ces mots d'une voix très douce, pleine de tact. Je réalisai que je ne m'étais même pas présentée. J'avais tellement l'habitude que mes visiteurs me connaissent que je ne leur donnais jamais mon nom.
- Leïla. Je m'appelle Leïla.
- C'est un joli prénom.
Raphaël essayait de me mettre en confiance. C'était vraiment délicat de sa part.
 Il reporta son attention sur mon enveloppe charnelle.
- Tu es dans un sale état.
- Que puis-je y faire?

- Toi, je ne sais pas. Je peux tenter quelque chose. Tu m'y autorises?
Même les vivants que je connaissais n'étaient pas si respectueux! Cela dit, j'hésitais. J'ignorais quel effet il pouvait avoir sur mon corps physique. Le dernier exemple était peu rassurant.
- Que comptez-vous faire?
- S'ils ont pu t'infliger ces blessures en tant qu'esprit, je peux essayer de les guérir de la même façon.
- Logique. Allez-y.
- Je vais faire attention, dit-il avec un bref sourire.
Il tendit sa main immatérielle au-dessus du front du corps inerte sur le lit, sans le toucher (comment l'aurait-il pu?) Je ne vis absolument rien mais au bout de quelques minutes, mes oreilles cessèrent de saigner. Raphaël retira sa main.
- Ca ira mieux ainsi, dit-il.
- Merci. Merci infiniment.
- Ne me remercie pas, c'est normal.
Il se leva et poussa un long soupir.
- Je vais te laisser maintenant.
- Déjà?
Le mot m'avait échappé. Je n'avais pas envie qu'il parte. Il m'avait accordé de l'attention lorsque j'en avais besoin, et surtout, j'avais peur de rester seule, peur que mes agresseurs reviennent. Sa présence était rassurante. Il semblait en être le premier surpris.
- Vous ne voulez pas rester un peu? demandai-je timidement.
Il ne savait pas quoi répondre.
- Je ne peux pas rester.
- Ah.
Il vit que j'étais déçue et chercha quelque chose à ajouter.
- Je reviendrai si tu veux. Demain soir. Ca te va?
Je hochai la tête, peu convaincue. J'avais le temps d'être attaquée vingt fois avant le lendemain.
- Ils ne reviendront pas, déclara Raphaël.
- Sûr?
- Certain. Au revoir.
Il disparut en un clignement de paupières. Je réintégrai mon corps. Aucune douleur. Au contraire, une douce sensation de chaleur, une torpeur agréable. Il était tard. Le temps de passer à la salle de bain et je sombrai dans un profond sommeil.
La journée du lendemain fut une interminable attente. J'étais anxieuse à l'idée de revoir Raphaël. Ce n'était pas un esprit comme les autres, et généralement les esprits pas comme les autres ne m'apportaient que des problèmes. Il m'avait apporté son aide mais elle n'était certainement pas gratuite.
Après le dîner, je m'enfermais dans ma chambre et m'installai devant l'ordinateur pour tuer l'ennui. Je commençai une partie de solitaire. Je jouai pendant dix bonnes minutes. Le jeu semblait bel et bien bloqué lorsqu'une voix souffla à mon oreille.
- La dame de coeur sur le roi de coeur.
Je crus avoir une crise cardiaque. Je me retournai vivement. Raphaël était là.
- Je t'ai fait peur? Je suis désolé.
Il semblait inquiet.
- Ca va, répondis-je. J'ai été surprise, c'est tout.
Il esquissa un sourire et ajouta:
- Bon, tu la joues cette dame de coeur? Je le ferai bien à ta place, mais...
Il leva les mains en signe d'impuissance avec un sourire désolé. Je jouai la dame de coeur. Le jeu était fini. J'avais gagné. Je regardai Raphaël avec un sourire surpris. Puis je fermai le jeu.
- Bonsoir, dis-je.
Raphaël retint un petit rire. C'était l'effet que j'attendais. Il ne devait pas rire très souvent.
- Je peux vous poser une question? demandai-je.
- Bien sûr.
- Pourquoi êtes-vous venu hier?
- Parce que...
Il hésita.
- J'ai été vivant, moi aussi, tu sais.
- Nostalgique?
- Oui.
Il leva vers moi son regard vert et triste.
- Tu es allé trop loin avec Stanislas, Leïla.
- Je le sais. Mais Melinda...
- Melinda a eu raison de venir. Son intervention était largement suffisante. Tes agresseurs n'avaient aucune raison d'insister.
- Donc vous êtes venus juste parce que vous trouviez ça... injuste?
- Oui et non.
Il marqua une pause.

- Je suis venu parce que je savais que tu étais médium et ...
- Ca va, coupai-je.
Je me détournai, vexée. Je croyais qu'il était venu pour m'aider, mais c'était par intérêt. Comme les autres.
Raphaël eut alors un geste très surprenant. Il lança ses mains vers moi, comme s'il voulait saisir les miennes. Bien sûr, il me traversa sans que je ne l'ai senti, même si j'eus un mouvement de recul, surprise par la vivacité du geste. Raphaël laissa sa main posée à travers la mienne, en la contemplant. Cette attitude était très étrange de la part d'un esprit.
- Qu'y a-t-il? murmurai-je.
- Je suis venu parce que tu me rappelles la vie. Tu es mon lien avec la vie.
- Mais tu regrettes la vie à ce point?
Il poussa un long soupir et me regarda. J'étais passé au tutoiement sans même m'en rendre compte. Il ne l'avait pas relevé.
- Quand es-tu..?
Le mot "mort" me paraissait trop sale pour quelqu'un comme lui.
- Il y a un mois.
- Ca fait peu. Je suis désolée.
- Ne t'en fait pas, dit-il avec un sourire pâle.
- Si je peux faire quelque chose...
- Oui.
Il fit un pas vers moi.
- Parle-moi de toi. Comme si j'étais toujours là.
Encore une réaction bien étrange. Les esprits préfèrent généralement faire leur deuil et gérer leur nouvelle vie, comme Stanislas. Raphaël semblait se raccrocher à la vie de toutes ses forces. Quête vaine et épuisante. Je lui parlai donc. Je lui racontai ma journée, mes activités, ma famille. Je lui parlai de Gabrielle, qui avait dix-huit and et venait d'obtenir son baccalauréat. Des détails. Comme si je lui ouvrais un album photo. Parfois il souriait. J'avais l'impression qu'il cherchait à tout assimiler, à vivre à ma suite cette vie que je lui racontais. Mais lorsqu'un baillement m'interrompit au milieu d'une phrase, il s'excusa.
- Je sais qu'il est tard, mais j'oublie parfois que je ne ressens pas la fatigue.
- C'est ça, les passionnés, dis-je d'une voix rendue faible à force de parler.
- Passionné, répéta-t-il. Il est temps de se coucher, Leïla.
- Oui, papa.
A ma grande joie, il sourit. Assise sur mon lit, je le regardai s'éloigner un peu, en marchant. C'étais une démarche très vivante. Il conservait toutes les habitudes, toutes les passions d'un homme en vie, et si j'en crois le regard qu'il m'a lancé avant de disparaître, je pense que s'il avait été vivant à ce moment-là, il m'aurait embrassée.

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